
C’est beau l’art théâtral, prodigieusement beau lorsqu’il rend compte avec tant de justesse et d’authenticité de nos états du moment choisissant l’heureux parti pris d’en rire. Au comble de sa fonction et de sa pratique sociale, la scène nous tend ici le miroir si peu déformant et bien réfléchissant de notre époque, registre comédie de nos mœurs et de nos humeurs de circonstances. On rit, on pleure, on s’aime, on s’haine dans une écriture ciselée qui fait mouche et nous touche.
Au rendez-vous des solitudes accumulées, le confinement d’un bar en mal de clientèle et de service semble bien le lieu idéal d’une improbable rencontre de boomers perdus dans le vertige de leur consentement paradoxal à une modernité qui joue les cœurs et les corps au casino des algorithmes en réseau. L’application de rencontres, version rumination des certitudes en voie d’effondrement, dysfonctionne ici à plein pour aller revisiter le mode du mauvais emploi de nos relations humaines et amoureuses (humoureuse ?) d’aujourd’hui.

D’autant que l’ultra banalité du lieu participe du basculement progressif de ces êtres en quête d’humanité dans un monde qui se cherche et leur échappe, surtout lorsque le patron et son employée de serveuse forment eux-aussi un étrange duo qui deviendra quatuor lorsque des circonstances tragiques et menaçantes vont leur imposer à tous l’auto-enfermement.
Vertigo. La fabrique du consentement en mode confinement pour une autorisation de sortie que l’on s’accordait comme un crédit social à venir, cela ne vous rappelle rien ? La guerre était contre un virus à l’époque… Quoiqu’il en soit le propos est aussi politique et social, avec un magnifique et tragique plongeon sur les gouffres et les abîmes de nos présents et des perspectives historiques faits de résistances nécessaires ou parfois vaines, de trahisons, de présomptions de culpabilité, de guerres ou de conflits entre hommes et femmes, entre générations, où les identités se réfugient dans l’entre-soi de mémoires qui se font face et ne peuvent s’entendre car elles ne s’écoutent pas…

Mais il y aussi en creux, derrière les fissures de ces personnages, de la poésie, de la lumière, celle qui fait la beauté des failles dans leurs vulnérabilités d’humanités mises à nue et révélées par des conditions qu’ils ne veulent pas, des circonstances qui leur échappent et une incommunicabilité pathologique. Ils se ressemblent, s’assemblent et semblent avoir bien plus de commun que de ce qui sépare. Le langage. Les mots du cœur en écho de leurs maux. Vous savez ? L’essentiel. Invisible pour les yeux.
Pour tenir un tel équilibre réussi il faut une conjonction de coordination des talents réunis.
Une écriture ciselée et des dialogues forts et subtils dans la bouche de personnages dont la familiarité et la ressemblance nous bousculent et nous emportent dans un tourbillon d’émotions et de sensations. L’auteur, Jérémy Manesse, s’inscrit dans les pas des grands auteurs de comédie humainement engagée. Une excellente mise en scène réalisée par Ludivine de Chastenet qui semble s’être emparée du propos avec envie, investissant la légèreté pour en atténuer la gravité et inversement, misant sur le jeu des acteurs où les mots, les corps et les silences se répondent et se disent dans une chorégraphie de mouvements et de regards.

Des acteurs de qualité, de grande qualité. Le jeu est subtil, d’autant plus que la performance artistique est forte. Chacune et chacun parviennent à nous émouvoir, à nous embarquer comme on dit. Du rire aux larmes. L’auteur, Jérémy Manesse, est aussi l’un deux, comme Odile Huleux, son double de date, Laure Haulet, la serveuse et Jean Vocat, le patron du bar.
Les décors de Yohan Chemmoul, la scénographie d’Alix Mercier, la création sonore de Louen Poppé et la collaboration musicale de Sarah Manesse-la soeur de l’auteur- méritent d’être cités car, outre leur qualité respective au service de la pièce, ils constituent les éléments d’un vrai travail de troupe et d’une belle création collective.
Pour ne pas se dire qu’il vaudrait mieux en finir comme chantait l’ami Vian, « Le pire premier rencard de l’histoire » pourrait devenir votre meilleure date. Une date qui prête à rire mais aussi à réfléchir.
Miroir, mon beau miroir…
chronique d’Emmanuel de Montval
Bande annonce
LE PIRE PREMIER RENCARD DE L’HISTOIRE
Une comédie de Jérémy Manesse mise en scène par Ludivine de Chastenet, avec Laure Haulet, Odile
Huleux, Florent Aumaître et Jérémy Manesse.
Scénographie : Alix Mercier. Décors : Yohan Chemmoul. Création sonore : Louen Poppé. Collaboration
musicale : Sarah Manesse.
Durée 1h20
